Le réseau sortir du nucléaire communique: Areva éclaboussé par les fuites d'Uranium
Par Webmestre, mardi 5 août 2008 à 23:28 :: General :: #317 :: rss
L’Œillal est une jolie ferme en pierre, construite au XIXe siècle au pied du mont des lauriers, le Montlaurès, comme on l’appelle dans le coin. Dans son jardin de 1 hectare, des oliviers, des figuiers et une source d’eau potable préromaine, à gros débit, qui alimentait la ville de Narbonne, située 3 kilomètres plus loin. Sandrine Camps a passé là toute son enfance. Jusqu’à l’an dernier, elle y vivait avec Guy, son compagnon, et leurs deux garçons, Bastien et Florian, âgés maintenant de 15 et 10 ans. Ses grands-parents avaient acheté la ferme en 1936. Bien avant que la Comurhex (aujourd’hui filiale d’Areva) n’installe, juste à côté, sur le site de Malvési, son usine de conversion d’uranium. Au début, la cohabitation était facile
: « On ne les voyait pas, car de grandes buttes de terre nous séparaient », raconte Sandrine. Mais, progressivement, l’usine s’est agrandie, devenant mitoyenne de sa propriété. Par un beau week-end de mars 2004, Sandrine a un choc en sortant dans son jardin. Au fond, devant sa grille, elle découvre sur le sol une matière boueuse ocre qu’elle ne reconnaît pas. Que s’est-il passé ? La veille, dans l’usine, une digue s’est rompue, disséminant le contenu d’un bassin dans la plaine. Il y avait 30 000 mètres cubes de nitrate et d’uranium. « Deux jours plus tard, un employé d’Areva est venu nous voir. “Tout va bien, pas de problème”, nous a-t-il dit. » Et puis, plus rien. Sandrine va vivre deux longues années avec de la boue qui sèche sous ses fenêtres. De plus en plus inquiète, elle demande à obtenir les résultats d’analyse des légumes de son potager, ainsi qu’à faire placer des capteurs pour mesurer la radioactivité des poussières dégagées par la boue. En vain. « Je ne suis pas écolo, mais je voulais comprendre. » En septembre 2006, elle décide de se rendre elle-même sur le site de la Comurhex, en passant à travers une ouverture dans la clôture. Elle s’empare des morceaux de boue qui font « bip » sur son compteur Geiger. Puis elle s’adresse à la Criirad, la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité. Créée en 1986 à l’occasion du scandale de Tchernobyl, cette association est la bête noire du lobby nucléaire français. Dans les boues de la Comurhex, on découvre du plutonium. Aujourd’hui, Sandrine a gagné son combat : Areva a consenti l’an dernier à lui racheter son domaine, où elle ne voulait plus rester. Au prix du marché. « Quitter cette maison fut un déchirement, confie-t-elle. Ma grand-mère a été incapable de partir. Elle y vit toujours, en tant que locataire à titre gratuit de la Comurhex. Moi, j’habite un appartement au centre-ville de Narbonne. Pour l’instant, on est tous en bonne santé. Je touche du bois... » Pour Bruno Chareyron, responsable du laboratoire scientifique de la Criirad, la mésaventure de Sandrine prouve que les incidents du Tricastin et de Romans, survenus ces derniers jours, ne sont pas si exceptionnels que ça. « Bien souvent, quand on obtient un progrès, c’est parce qu’une association locale s’est mobilisée », regrette-t-il. Cet ingénieur en physique nucléaire, âgé de 44 ans, a ainsi à son actif quelques jolies victoires contre le fleuron de l’industrie atomique. A Lachaux, notamment. Dans ce petit village du Puy-de-Dôme, qui compte moins de 300 habitants, la cour de l’école communale était remplie de cailloux issus d’une ancienne mine d’uranium, située dans le proche voisinage. Elle a cessé toute activité depuis les années 50, mais une partie de ses déchets a servi à faire des remblais de terrassement. A l’époque, explique Bruno Chareyron, on pensait que ce n’était pas dangereux. C’est un écolo convaincu, un certain Marcel Breugnot, responsable de l’association Puy-de-Dôme nature environnement, qui a découvert le pot aux roses. En 1986, il alerte la préfecture, qui répond que la radioactivité détectée est sans danger. En 2006, il met Bruno Chareyron sur le coup. Celui-là détecte la présence de morceaux de minerais dégageant une radioactivité supérieure à 75 fois le niveau normal. Dans les semaines qui suivent, Areva décontaminait la cour de l’école... tout en plaidant non coupable. « Cette polémique était inappropriée, affirme son porte-parole, Jacques-Emmanuel Saulnier. Il n’y avait aucun danger pour l’homme. Les roches utilisées pour terrasser la cour de l’école n’étaient pas des déchets radioactifs, contrairement à ce qu’affirme la Criirad. Mais, dans un souci d’apaisement, nous avons préféré les retirer. » A Saint-Priest-la-Prugne (Loire), Bruno Chareyron a mené une bataille plus difficile. Cette commune de 400 habitants a longtemps accueilli, sur le site des Bois Noirs, une mine d’uranium et une usine de traitement exploitées par le CEA puis par la Cogema, actuellement Areva. Durant sa période d’activité (1955-1980), le site a disséminé des déchets un peu partout dans la région. Notamment chez Patrick Chabrier, patron d’une scierie construite sur des remblais radioactifs dans les années 70. Il a récemment cherché à vendre son entreprise. Un acquéreur s’est présenté, mais s’est rétracté quand il lui a expliqué son « petit » problème de radioactivité. Patrick est en négociations difficiles avec Areva pour obtenir une indemnisation ou une décontamination. « Il veut que nous lui rachetions son usine, explique le porte-parole d’Areva, mais le niveau d’exposition auquel elle est soumise est inférieur au seuil normal. Nous lui avons proposé des solutions alternatives, qu’il a refusées. » Les frères Mondière, patrons d’une autre scierie toute proche, ont eu plus de chance : le géant nucléaire a finalement accepté de retirer les 8 000 mètres cubes de remblais radioactifs qui polluaient leur usine. « Tout simplement parce que, pour eux, le niveau d’exposition était en effet supérieur à la norme », affirment les responsables du groupe nucléaire. « Areva a décontaminé sept lieux touchés par les déchets de la mine des Bois Noirs, mais il en reste encore des dizaines à traiter », regrette de son côté Bruno Chareyron. L’affaire du Tricastin n’est donc qu’un combat de plus pour ce scientifique engagé. Selon lui, l’accident arrivé la nuit du 7 au 8 juillet à la Socatri, l’une des usines du site nucléaire, n’est pas le seul responsable de la pollution de l’environnement. Le sinistre proviendrait aussi d’une butte bourrée d’éléments radioactifs d’origine militaire, laissée en jachère depuis les années 70 sans que personne ne les stocke de manière sécurisée. Chez Areva, on joue profil bas : « Si cette butte inquiète les gens, on fera ce qu’il faut pour que ce ne soit plus le cas. Simplement, il n’y a aucune certitude quant à sa nocivité. L’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) a lancé une étude pour tenter de comprendre. Nous sommes prêts à en lancer une autre de notre côté, en y associant tout le monde, y compris les mouvements écologistes, comme nous l’avons fait avec succès pour le site de la Hague, afin d’en finir avec les polémiques. » Vendredi dernier, Anne Lauvergeon, P-DG d’Areva, a rendu visite aux familles privées d’eau potable pour leur présenter les excuses de la société. Elle a limogé le patron de Socatri, responsable du manque de coordination entre ses équipes, à l’origine de la gestion tardive de l’accident. Elle a aussi rassuré la population en allant boire l’eau de la rivière. « Il ne faut pas oublier, rappelle-t-on dans son entourage, que la nappe du Tricastin n’est pas contaminée. Trois points ont en effet été identifiés comme présentant des fluctuations que l’IRSN est en train d’essayer de comprendre. Mais aucune d’entre elles n’est nocive à la santé humaine. » Selon le géant du nucléaire, le combat de la Criirad a des relents idéologiques qui faussent le débat. « Pour eux, le moindre becquerel unité de mesure de la radioactivité est nocif. C’est scientifiquement faux, car la radioactivité est naturelle. Elle est très élevée dans certaines zones, par exemple au Canada, en Finlande, en Iran. » Seulement voilà : répéter que « le nucléaire est l’industrie la plus protégée du monde » ne suffit pas toujours. Chez Areva, on a bien compris que, plutôt que de discuter à l’infini, mieux vaut parfois battre sa coulpe pour en finir avec la controverse. Ce qui fut le cas la semaine dernière au Tricastin. Et, l’an dernier, près de Narbonne, à L’Œillal, la propriété de Sandrine.
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